Gestion de l'industrie du sexe à Montréal : Prohibition et profil
Par Karen Herland - traduit par Pascale Galipeau
Paru dans : Le festival du 8e art : Le travail du sexe, Coalition pour les droits des travailleurs et travailleuses du sexe, 1999
Malgré ce qu'on croit généralement, la prostitution n'est pas, et n'a jamais été illégale au Canada. Mais depuis les années 1800, les lois fédérales tentent de contrôler ceux qui pratiquent cette activité. Contrairement aux articles du Code criminel contre le meurtre ou le vol, il y a beaucoup de place pour l'interprétation dans les textes de lois concernant la prostitution. Les croyances personnelles des juristes, l'interprétation opportuniste des politiciens des valeurs communautaires, les intérêts économiques des hommes d'affaires et du gouvernement, la personnalité des champions de la vertu tout comme l'inconstance de l'opinion publique influencent les forces de répression ou de tolérance face à l'industrie du sexe. La situation de Montréal, ville portuaire, étroitement contrôlée par l'Église mais dotée d'une réputation franchement exotique de par son cachet francophone, en fait un haut lieu de la prostitution dans toute l'Amérique du Nord.
Un survol des antagonismes en place dans le microcosme de Montréal entre 1865 et 1990, nous apprend que, malgré quelques exceptions, les batailles sur l'enjeu de la moralité ont été gagnées ou perdues au corps défendant des prostituées. Le travail du sexe est essentiellement un boulot et traditionnellement les femmes y ont trouvé moins d'avantages économiques que les hommes. Jusqu'à tout récemment, la sexualité féminine a été plus contrôlée que celle des hommes. Pour ces raisons, le présent texte s'attarde plus spécifiquement aux travailleurs du sexe. À la lumière des informations subséquentes, on s'apercevra que celles qui dépendent le plus du commerce pour leur survie, sont également les plus vulnérables à l'exploitation qu'elle soit, les clients étant souvent les moins dangereux parmi les chacals.
Les premiers législateurs considéraient les femmes comme d'impuissantes victimes en quête de protection. Les lois contre les bordels et les maquereaux, qui remontent au milieu du XIXe siècle continuent de refléter ce paternalisme. La soit-disant vulnérabilité des femmes aux mauvaises influences s'exprimait dans la législation contre le flânage, appliquée aux femmes non-accompagnées. Autrement dit, si les femmes ne sont jamais laissées à elles-mêmes, elles ne risquent pas de tomber dans le piège des exploiteurs.
En 1865, la Loi contre les maladies contagieuses cherche à imposer le contrôle médical des travailleuses du sexe pour freiner l'épidémie de MTS dans l'armée. Implicitement, cette législation assume que la prostitution détériore la santé des femmes. On remarque ici l'effet du darwinisme, à la mode à l'époque, qui accentue le fossé entre adaptation et survie. Ce concept "scientifique" appliqué à la croyance populaire, incite à croire que les contrevenants sont des faibles. Dans cette optique, on considère que les prostituées sont des malpropres, responsables de l'infection des hommes innocents. Cette interprétation fallacieuse évacue des données évidentes comme le coût des traitements et leur rareté.
L'argumentation inverse fût développé en 1878 par le juge DeMontigny, chef de la Cour municipale, qui déposa un rapport en faveur de la tolérance de la prostitution. Ses arguments s'appuyaient sur la fatalité inéluctable de la prostitution en milieu industriel. Dans le meilleur des cas, la prostitution pouvait être contrôlée et réglementée, hors de la vue des innocents, femmes et enfants compris. Le juge était convaincu que le système judiciaire constituait le meilleur moyen d'assurer cette protection. Comme la réglementation de la prostitution permettait d'imposer des amendes, son parti-pris favorisait les policiers et les tribunaux. Les arrestations de ceux qui dépassaient les bornes, soit en troublant la paix publique soit en élargissant leurs territoires jusque dans les quartiers chics, pouvaient être publicisées pour donner l'illusion que le gouvernement gardait le contrôle.
La notion de sources de profit connexes commença à émerger. Durant les décades qui suivirent, les opposants à la tolérance se mirent à soupçonner les agissements des officiers de police qui étaient sélectifs dans leurs arrestations, et donc susceptibles d'accepter des pots-de-vin pour influencer leurs décisions. Le juge Henri Taschereau canalisa tous ces soupçons dans son rapport. L'enquête, qu'il dirigea en 1905, dénonçait le laxisme de la police et permit de fermer les quelque 200 bordels en opération. Le juge mit en évidence les limites du système où les arrestations ponctuelles débouchaient la plupart du temps sur des amendes, lucratives pour le trésor municipal sans éliminer l'activité pour autant. L'opinion publique fût scandalisé et exigea des actions concrètes pour remédier au problème.
Au tournant du siècle, de nombreuses villes européennes avaient adopté une réglementation des bordels. Une politique semblable fut expérimentée à Montréal en 1907. Les travailleuses du sexe devaient subir le contrôle médical deux fois par semaine; les bordels devaient s'en tenir à la discrétion (le personnel ne pouvait pas être vu par les fenêtres) et les tenancières étaient obligées de fournir régulièrement la liste de leurs employées, avec leur vrai nom comme leur nom de travail. Ces mesures facilitaient le contrôle policier de la prostitution, et freinaient la propagation des maladies infectieuses.
De l'infection à la contamination morale, il n'y a qu'un pas. Les bordels pouvaient être hors de la vue, et des bonnes gens prétendre à leur inexistence, la "visibilité" de la prostitution continue de faire problème. En fait, cette question de visibilité constitue un noeud crucial qui réapparaît régulièrement dans l'histoire de la prostitution. Malgré la tolérance de certaines couches de la population, on continue de croire qu'en diminuant la visibilité, on réduit les possibilités de désapprobation de la part des opposants à la prostitution, tous confondus. Depuis que les abolitionnistes prétendent que la prostitution attaque la fibre morale de la société, il est toujours possible de se faire accroire que la morale publique reste intacte, soit en ignorant la prostitution, soit en cachant son existence.
Pour ceux qui brandissent une objection morale contre la prostitution, l'acceptation tacite, comme celle du juge DeMontigny quarante ans plus tôt, est intolérable. Selon un rapport de 1909, le révérend Arthur French a sauvé, réformé et réhabilité de 50 à 100 femmes. Il n'y a pas de document nous relatant ce que ces femmes éprouvaient à l'endroit de leur sauveteur, ou, comment c'est déroulé leur vie respectable par la suite. On sait que le révérend prônait la fin de la tolérance. Il eut finalement gain de cause et le juge Cannon fut nommé à la tête d'une nouvelle enquête sur la prostitution. Le règlement municipal dût alors être aboli parce que contraire aux lois fédérales. Pendant ce temps, l'opinion publique penchait en faveur de l'abolition, au diapason des campagnes de salubrité qui déferlait à l'époque sur l'Amérique du Nord.
En 1917, le Comité des Seize fut formé. Ce comité, composé en réalité de vingt-six membres, dont douze femmes et seulement un francophone, rassemblait le gratin de la société montréalaise. On y trouvait des médecins, des chefs de communautés religieuses de toutes allégeances, des hommes d’affaires, des philanthropes ainsi que des activistes. Durant six ans, le groupe effectua des enquêtes de terrain, réalisa des entrevues et produisit des rapports annuels pour convaincre le grand public de la nécessité de dénoncer la commercialisation du vice à Montréal.
Ironiquement, ce mouvement pour sauver l’âme des être souillés par le vice, constitue la première tentative de compréhension des besoins des prostituées. Le rapport préliminaire relate des histoires d’exploitation, des heures trop longues, les dettes perpétuelles envers les « Madames » et les complications reliées aux MTS mal soignées, émaillent de la centaine d’entrevues auprès des prostituées. Les membres du Comité essayèrent de réorienter les travailleuses du sexe vers d’autres carrières. Mais les quelques rares filles qui acceptèrent de travailler comme domestiques perdaient généralement leur poste aussitôt que leur passé était découvert. Le comité condamna le manque de services sociaux, particulièrement pour les malades mentaux, les mères célibataires et les délinquants juvéniles. De plus, les membres du Comité furent indignés de constater que le tiers (tenancières et proxénètes) profitaient de façon éhontée des travailleuses du sexe. Leurs conclusions laissent entendre que toutes les prostituées sont de malheureuses victimes, tout en reconnaissant le rôle déterminant de facteurs économiques et sociaux, beaucoup plus vastes.
La condition des prostituées touche également une simple femme, Maimie. La famille de Maimie, originaire de Philadelphie, l’avait répudié parce qu’elle s’était tournée vers la prostitution après la disparition de son fiancé. Maimie avait abouti à Montréal durant la première Guerre mondiale où elle fit la connaissance d’un nombre toujours croissant de femmes, dont les fiancés ne revenant pas du front, suivaient une voie similaire à la sienne. Elle réussit à convaincre des mécènes de subventionner un petit appartement où elle pouvait inviter ces amies à socialiser et développer une meilleure estime d’elles-mêmes. Son projet n’en était pas un de sauvetage comme celui du révérend, avant elle. Quand un de ses supporters suggéra de nommer le projet, le « Foyer des Femmes sans amis », elle réplique que cette étiquette ne s’appliquait pas aux femmes qu’elle connaissait, et qu’elle ne voulait jamais, au grand jamais, rencontrer de personnes aussi misérables. L’initiative d’hébergement de Maimie fut supportée par des dons privés durant des années, mais on perd sa trace dans le milieu des années 20, sans savoir non plus ce qu’il advint des femmes impliquées.
Pendant ce temps-là, c'est bien entendu le prestige des membres du Comité des Seize qui retint l'attention. Avec beaucoup d'éclat, le Comité déposa son premier rapport en octobre 1918. Dans une société où la sexualité était strictement contrôlée, ce document fit l'effet d'une bombe. Le maire Médéric Martin ne fut pas impressionné pour autant. Il invita les membres du Comité à l'Hôtel de ville pour les blâmer d'avoir étalé tout ce linge sale en public. Les officiers municipaux essayèrent d'ignorer le rapport et, quelques mois plus tard, un mini-scandale fournit un bouc émissaire providentiel.
Emma Boucher était une Madame prospère, propriétaire de quelques maisons closes dans le centre-ville. Au cours de ses activités professionnelles, elle avait fait la rencontre du Lieutenant Louis de Gonzague Savard, le chef de l'escouade de la moralité. Débutera alors leur histoire d'amour qui allait durer durant des années. Malheureusement en 1919, l'amoureuse eut l'imprudence d'envoyer une carte postale romantique à son Lieutenant, laquelle carte fut interceptée. Savard perdit son poste et fut envoyé en prison durant 3 ans pour sa défection. C'est peut-être l'une des rares fois où l'officier de police prit le blâme, au lieu de la travailleuse du sexe.
Pendant que le Comité continuait ses recherches sur le terrain, les bordels eux fleurissaient à l'est de la rue St-Laurent et au sud de Ste-Catherine. La maison de Lillian Russell, sise au 92 de la rue Cadieux (maintenant rue de Bullion), héberge 30 à 50 femmes dans un espace qui jouxte une salle de danse, garnie d'un piano-bar. Un peu plus loin sur la même rue, Anna Herscovitch dirige une autre maison avec son amant-partenaire, Tony Frank. Blanche Allard, comme toutes les autres Madames d'ailleurs, emploie des jeunes garçons d'une dizaine d'années, pour distribuer sa carte d'affaire aux marins, nouvellement arrivés, de manière à renouveler la clientèle. Même si les conditions de travail au bordel sont loin d'être idéales, les femmes employées y reçoivent une certaine protection. Celles qui travaillent sur la rue sont régulièrement arrêtées sous le coup de la loi contre le flânage et doivent payer des amendes. La toute relative liberté de femmes après-guerre et l'attitude provocante des garçonnes horrifiaient les législateurs. Ils réagirent en renversant la vapeur. Le texte du nouveau code criminel évacua tout paternalisme et la loi contre le flânage pour stigmatiser spécifiquement les "vulgaires prostituées". Ceci a mis les femmes dans l'absurde position d'avoir à subir une législation les criminalisant directement au lieu de s'en prendre à leurs actions.
Incidemment, en 1922, les femmes ont disparu du niveau décisionnel du Comité des Seize, et seulement une poignée d'entre elles participent aux activités. Quelques francophones se sont joints au Comité depuis sa fondation, mais il n'y a pas d'explication sur la désaffectation féminine. En 1923, le Comité recourt à son stratagème rituel. Son rapport annuel est remis au maire Médéric Martin, sous l'oeil vigilant des médias. Durant les mois de mars et d'avril 1923, les descentes de police permettent d'amener devant la cour pas moins de 50 prostituées par jour. À l'époque, les amendes s'élèvent à 100$ par jour, ou trois mois de prison pour les tenancières et les maquereaux, et à 20$ ou deux mois de prison pour les filles prises au filet. Le juge Amédée Geoffrion, responsable de la cour municipale, préférait donner des amendes plutôt que des sentences de prison. En plus de fournir un revenu substantiel, l'absence de peines d'emprisonnement permet d'empêcher les filles de tomber dans la clandestinité pour échapper à la prison. Tout comme le juge DeMontigny avant lui, le juge Geoffrion avait compris les avantages financiers que procure la prostitution sous le contrôle de la police.
Le Comité relança le débat en déposant rapport sur rapport et en faisant venir de nouveaux experts des États-Unis. En tout et partout, entre 1917 et 1925, le Comité dépensa la somme astronomique pour l'époque de 40,000$ pour assurer la poursuite de ses activités. Il fit assez de pression sur l'opinion publique qu'on dût convoquer une nouvelle commission d'enquête. Cela ne causa pas de problèmes au maire Médéric Martin, qui avait préféré enterrer le rapport du Comité et de toutes manières, avait perdu ses élections en 1924. Le juge Coderre dirigea l'enquête cette année-là. Selon ses propres estimés, il existait à l'époque 300 bordels qui faisaient travailler 2 à 3 milles femmes, soit à peu près moins des 2/3 de toutes les prostituées actives. Les audiences révélèrent que les amendes n'étaient pas les seuls profits tirés de la prostitution. Joseph Labrecque affirma sous serment qu'il soudoyait 5 différents officiers de police, à coup de 5$ et 50$ par semaine, en échange de la protection de ses bordels de la rue Hôtel de Ville. Même après ces pots-de-vin, Labrecque se faisait plus de 100$ par semaine, à peu près 3 fois plus que ce qu'un de ses mercenaires pouvait gagner normalement.
Le juge Coderre décida l'année suivante que la prostitution était inacceptable à Montréal. Plus précisément, il proposa la fermeture du Red Light, ce qui aurait eut l'avantage de disperser la prostitution et de la rendre moins visible aux yeux des bourgeois prospères. Mais en 1926, le maire Médéric Martin revint au pouvoir, le Comité et l'enquête furent vite oubliés, et tout le monde put reprendre son petit commerce.
Il y eut des hauts et des bas durant les années 30. Les officiers de la Santé publique essayèrent d'intensifier le contrôle des maladies vénériennes chez les prostituées. On suggéra même que les femmes infectées soient jetées en prison en attendant leur guérison. Cependant, les frais d'une telle initiative la rendirent impossible à réaliser. En fait, comme les coupures budgétaires allaient limiter les services de Santé publique, les contrôles médicaux fléchirent également.
La Crise accentua la pression économique sur un nombre grandissant de femmes qui durent recourir à la prostitution pour leur survie. Anna Beauchamp ouvrit sa première maison de débauche en 1933. En 1939, elle dirigeait pas moins de 8 différents établissements, et durant la seconde Guerre mondiale, se retrouva à la tête de 24 maisons closes. Il ne s'agissait pas d'un monopole, loin de là. La rue de Bullion offrait 26 différents bordels en bas de Ste-Catherine, et autant, sinon plus, en haut de la rue. De son côté, la rue Berger, pouvait se targuer de 28 adresses spécialisées.
Ces maisons de débauche faisaient dans le populaire, du genre où les ouvriers pouvaient se payer une passe pour 1$ au début des années 40. Les femmes qui travaillaient là, avaient très peu de liberté. Elles étaient tenues au boulot, 7 jours par semaine, avec 10 clients en moyenne par quart de travail, sans droit de refus. La moitié de leur 70$ revenait à la patronne, et un 5$ supplémentaire était prélevé en prévision des pots-de-vin. Les travailleuses en maison pouvaient se faire dans les 1,560$ par année, en dessous du seuil de pauvreté à l'époque. Ce revenu dépendait de 365 jours de travail ferme. Si le bordel était perquisitionné, la prostituée était soumise à l'amende pour s'être trouvée sur les lieux.
Des maisons chics existaient dans les quartiers plus au nord et dans l'ouest. Ces établissements exigeaient de 5$ à 10$ pour une passe complète. Il fallait présenter des références, soit de clients réguliers, soit des portiers ou des chauffeurs de taxi. Le Trois-Douze, comme on appelait le bordel installé au 312 Ontario, faisait payer 2$ pour le spectacle en salle qui mettait en scène 2 femmes avec un godemichet. Accéder à l'étage avec une des 80 filles qui y travaillaient, était considérablement plus cher. Eva Nadeau du 150 rue Milton, dirigeait une maison du même standing. Ces établissements faisaient passer aux filles des examens médicaux régulièrement pour rassurer leur clientèle, et c'est dans la plus totale discrétion qu'on prenait soin des membres du gouvernement comme du monde des affaires. Entre amis, c'était pratique courante de louer une maison de débauche pour la soirée, pour être à l'abri des regards indiscrets. Ainsi, la maison d'Ida Katz comportait 5 cachettes, chacune pouvant accueillir jusqu'à 3 personnes.
La réputation de Montréal, ville ouverte, devint légendaire, et ce en partie grâce à la police elle-même. Au début des années 40, les officiers du corps de police escortaient les Madames jusqu'à la banque les lundis matins pour assurer leur protection pendant qu'elles déposaient en toute sûreté les recettes de la fin de semaine. Quand les bordels rapportaient une esclandre à cause d'un client saoul ou violent, c'était à qui irait le premier parmi les policiers, attirés par les pourboires ou les faveurs gratuites. Les Madames comme Anna Beauchamp donnaient régulièrement des fêtes avec les officiers de police comme invités de marque.
Au début de la seconde Guerre mondiale, la présence militaire augmenta substantiel-lement les bénéfices. Les policiers fermèrent l'oeil en échange d'une plus grosse part du gâteau. Bien sûr, ils furent obligés de renforcer les mesures contre la criminalité, mais le firent d'une façon plutôt créative, ce qui prouve hors de tout doute l'extrême latitude dont jouissait le corps policier dans l'application des lois fédérales. En effet, les policiers étaient tenus de cadenasser la porte des bordels ainsi que des maisons de jeux perquisitionnés. Mais comme le texte du règlement ne spécifiait pas quelle porte devait être condamnée, on pouvait tout simplement cadenasser le placard à balais des barbottes. Les cadenas sur les maisons de passe ne posaient pas de problème non plus, puisque la plupart des établissements étaient interreliés à l'arrière. Si le numéro 1024 était condamné, les clients empruntaient la porte du 1024-A. Des témoins se rappellent qu'une des maisons affichait une enseigne au néon pour indiquer la bonne direction aux clients.
La loi stipulait que les propriétaires des bordels seraient mis à l'amende, et risquaient l'arrestation après la troisième offense. La plupart des Madames payaient grassement des gérantes, ou "housekeepers", pour diriger la maison à leur place, et prendre les coups durant les perquisitions. Paulette Dery, qui joua ce rôle pour Anna Beauchamp, fut arrêtée plus de 100 fois dans les années 30 et 40. Chaque fois qu'elle paraissait devant le juge, les officiers chargés de l'enquête "oubliaient" son arrestation précédente, et elle était relâchée illico, moyennant une amende, discrètement payée par Anna Beauchamp. Les policiers avaient l'habitude d'annoncer leurs raids à l'avance et fermaient les yeux sur les carnets d'adresses ou les reçus compromettants pour les propriétaires absents.
Les gérantes avaient le dernier mot sur les femmes en maison. Elles pouvaient protéger les prostituées en envoyant ailleurs leurs favorites quand une perquisition était imminente. Quelques unes parmi les "housekeepers" se faisaient de l'argent supplémentaire en négociant directement avec les voyageurs de commerce, pour l'exclusivité de leurs parfums, vêtements, bas de soie, en échange de pots-de-vin. Le vendeur pouvait sans vergogne hausser les prix et exploiter sa clientèle captive, condamnant ainsi les prostituées à l'endettement perpétuel sans possibilité de fuite. Une exclusivité semblable pouvait exister avec les trafiquants de drogue.
Le début de la fin apparut en 1944 quand le Major-Général E-J Renaud annonça que près d'un cinquième de ses 804 hommes, cantonnés à Montréal, avaient contractés une MTS. La position du Major était très ferme. Si les bordels n'étaient pas fermés immédiatement, il allait déclarer Montréal, territoire défendu, à tous les militaires.
La ville prit la menace très au sérieux afin d'empêcher la dégringolade de l'industrie touristique et hôtelière, advenant le départ des soldats. Dès le 2 février 1944, tous les bordels furent fermés. Bien que ces mesures drastiques découlent de ce qui semblait un taux d'infection alarmant pour l'époque, l'examen obligatoire des prostituées ne fut institué que l'année suivante. Ce qui laisse présumer que la mesure fut prise après-coup, et certainement pas pour la sécurité des travailleuses du sexe. En 1946, il y eut beaucoup moins d'achalandage militaire, et l'avis de clôture fut suspendu.
Mais le mal était fait. La fermeture massive des bordels avait dispersé la plupart des femmes dans les bars autour de la rue Saint-Laurent, Sainte-Catherine et plus à l'ouest vers la rue Stanley. Beaucoup de ces clubs étaient des resto-théâtres. Avec la disparition des bordels, un nouveau groupe d'exploiteurs fit son entrée. Les femmes travaillaient dans les bars, où les chasseurs comme les portiers conduisaient les clients. Alors, les chauffeurs de taxi les véhiculaient jusqu'au "tourist room" le plus proche.
On peut croire que les femmes étaient plus libres à l'intérieur de ce système, elles pouvaient à l'occasion refuser un client, ou prendre un jour de congé, impensable en maison. Mais 1944 constitue l'année charnière où bascule le pouvoir des Madames et des gérantes aux mains des hommes, avec la montée des maquereaux. Les prostituées devaient maintenant partager leurs revenus avec le chasseur, le patron du club, le chauffeur de taxi et le proprio de l'hôtel. Les femmes étaient étroitement surveillées pour empêcher qu'elles ne se fassent des clients à leur profit, sans payer les ristournes. Ce nouveau système fit également compétition aux Madames qui ne purent se réinstaller après l'abolition de l'avis de clôture des bordels.
Mais l'interruption des activités du milieu pendant 2 ans, entre 1944 et 1946, n'est rien, en comparaison de ce qui allait se produire par la suite. Pacifique Plante, un ardent abolitionniste, fut nommé à cette époque, chef de l'escouade de la moralité. Soutenu par un appareil légal musclé, son zèle va supplanter en ampleur toutes les tentatives précédents, qu'elles aient été religieuses, sociales ou morales, pour tenter de venir à bout de la prostitution. Pax Plante monopolise les ressources et l'attention des médias à tel point que le Chef de police Langlois le met à la porte pour insubordination en 1948. Cette démotion ne fut pas prise à la légère par l'intéressé.
Pacifique Plante se consacra alors à déterrer les preuves de collusion entre la police, les Madames et les tenanciers de tripots, en remontant jusqu'au début des années 40. Quand il eut suffisamment de preuves en main, Plante réussit à convaincre un journaliste d'écrire, sous le couvert de l'anonymat, une série d'articles révélant l'étendue de la corruption policière et politique. En tout, 62 articles parurent dans Le Devoir, entre novembre 1949 et le printemps 1950.
Ce directeur, en la personne de J.Omer Asselin, réagit à cette campagne négative en mettant à la porte Ernest Pleau qui avait remplacé Pacifique Plante à la tête de l'escouade de la moralité. Mais l'indignation publique persista. Plante s'attacha alors les services d'un jeune avocat, en la personne de Jean Drapeau, et ils déposèrent au nom du Comité de la Moralité publique une demande d'enquête de 1,495 pages. Le rapport complet allait comporter quelques 4,800 accusations à partir de 1941 jusqu'en mai 1950, date du dépôt final. Au total, 5 membres du comité exécutif et 58 officiers de police furent accusés. Parmi les incriminés, il y avait 2 chefs de police dont celui qui avait renvoyé Plante, ainsi que le directeur du comité exécutif du conseil municipal. Incapable d'ignorer la situation plus longtemps, la Ville nomma le Juge Caron, responsable de l'enquête officielle du même nom, ladite enquête qui allait s'avérer la plus fouillée de toutes celles qui l'avaient précédé.
Les auditions débutèrent en septembre 1950 et se poursuivirent jusqu'en avril 1953, appelant 373 témoins à la barre. Bien que les prostituées aient été appelées à témoigner, l'enquête était spécialement dédiée à la corruption policière et politique. Tacitement, il fut admis que la prostitution existait et était là pour rester. Donc, les pratiques concernant le racolage sur la rue ou les conditions dans les bordels ne furent pas entendues. C'est l'hypocrisie des officiers de la loi et de l'ordre qui devait être révélée mais toutes les autres fourberies et malversations de tous genres furent ignorées.
Par exemple, on découvrit que le docteur Charles Bayard était propriétaire de plusieurs maisons sur la rue de Bullion, où s'étaient installés des bordels. Bayard était superintendant du secteur des maladies contagieuses au département de Santé de la Ville de Montréal; et par conséquent directement responsable des tests de dépistage obligatoires auprès des prostituées arrêtées. Au début, il nia avoir eut connaissance des activités qui se tenaient dans ses propriétés. Par la suite, il reconnut qu'il était au courant de l'existence des maisons de débauche, en ajoutant que les Madames étaient de bonnes locataires, qui gardaient les lieux propres et payaient leur loyer toujours à temps. Son dernier argument consistait à justifier l'utilisation de ces bâtiments parce qu'ainsi on empêchait la prostitution d'essaimer jusque dans les quartiers respectables, comme Westmount où il habitait.
Le procès s'enlisa. Pendant ce temps, le Comité de la Moralité publique poursuivait sa vertueuse croisade. Au moment où la corruption municipale était étalée au grand jour, Pax Plante et Jean Drapeau dirigeaient leur attention vers Lili St. Cyr, la reine du strip-tease. Lili St. Cyr avait débuté sa carrière comme fille de club à l'âge de 14 ans, aux États-Unis d'où elle était originaire. À partir du milieu des années 40, elle tenait l'affiche au Gayety, devenu depuis le Théâtre du Nouveau Monde, au coin de Saint-Urbain et Sainte-Catherine. Pour contourner la loi de la prohibition qui empêchaient la vente d'alcool le dimanche, le Gayety ouvrait à minuit, le lundi matin. Les spectacles de Lili St. Cyr comportaient des costumes et des éclairages élaborés, comme des thématiques choisies. Ses performances étaient appréciées des amateurs de goût et il n'était pas rare d'y retrouver des couples aventureux. La loi américaine stipulait qu'une danseuse ne pouvait quitter la scène avec moins de vêtements qu'à l'arrivée. Lili St. Cyr avait donc conçu un numéro où elle se présentait nue dans sa baignoire pleine de bulles placées judicieusement, et son spectacle consistait en un lent rhabillage progressif. À l'époque, un caissier se faisait en moyenne 60$ par semaine, Lili en gagnait 5,000$.
Le Comité de la Moralité Publique aborda son cas en 1951. La poursuite convoqua à témoigner 3 officiers de police, 7 ecclésiastiques, 3 femmes choisies au hasard, ainsi qu'un fonctionnaire du comité de la censure. Aucun d'entre eux ne put condamner le spectacle et Lili St. Cyr fut acquitée. De son côté, la Chambre de Commerce publiait des commentaires dithyrambiques, déclarant que Lili St. Cyr faisait l'éducation des adolescents, stimulait les jeunes gens, réconfortait les hommes mâtures et rappelait de beaux souvenirs aux aînés. Lili, elle, fut plus pragmatique: "la sexualité est une valeur sûre. À quoi sert d'être belle si vous ne pouvez pas en profiter ? " Elle quitta Montréal en 1952, en plein triomphe, et retourna travailler de l'autre côté de la frontière.
Le Comité de la Moralité Publique eut plus de chance avec l'enquête du juge Caron. Celui-ci passa 17 mois à compiler les témoignages avant de déposer son verdict en octobre 1954. Il blâmait sévèrement la police pour son application laxiste de la loi, comme l'avait fait le juge Coderre avant lui. Par contre, le juge Caron fut prudent dans ses condamnations. Même si 20 officiers de police furent condamnés, incluant les 2 chefs de police, tous les membres du comité exécutif furent exonérés.
Sans perdre de temps, Drapeau mit à profit son rôle dans l'enquête publique. Le 8 octobre, il annonça sa candidature comme maire de Montréal, le jour du dépôt du juge Caron. Malgré le fait qu'il ait déjà été défait sur les scènes provinciales et fédérales, Drapeau fut élu le 25 octobre sur la promesse d'un nettoyage radical de la ville. Il fut vaguement compromis quelques mois plus tard quand on apprit que le chef de l'escouade de la moralité continuait de fournir des condoms à ses hommes lors des perquisitions des bordels. L'officier fut renvoyé et dès 1955, Pacific Plante était de retour à sa place.
Immédiatement, Pax Plante ferma tous les bars et les hôtels où les femmes travaillaient sur place. Il fut tellement zélé qu'un religieux, Albert Valois, intervint pour plaider le maintien de quelques maisons discrètes destinées aux obsédés sexuels. Pax Plante ne voulut rien entendre. Toujours est-il que Drapeau et Plante perdirent leurs postes lors des élections en 1958. Sarto Fournier défit Drapeau et rétablit Langlois à l'escouade de la Moralité.
Des douzaines de "steak houses", de resto-théâtres, au bas de la rue St-Laurent, comme le Café Pal's et le Café Saint-Jean, devinrent des lieux de prostitution. Le Café Pal's possédait même des chambres directement en haut du bar. Des établissements semblables existaient plus à l'ouest, rue Guy, rue Stanley et rue de la Montagne. Dans certains cas, les bars offraient aussi des tables de jeu, ailleurs, les danseuses faisaient des "pipes" et des "poignets" discrètement. Les filles travaillaient simplement dans les bars, amenant les clients à l'hôtel du coin.... 50 ans plus tard, quelques uns de ces hôtels fonctionnent encore sur les mêmes bases. Pour éviter les officiers de Pax Plante, le travail dut devenir plus subtil, avec des signes de tête et des sourires pour mener à bien les négociations.
Les travailleuses du sexe de la rue St-Laurent demandaient 5$ par client, au rythme de 6 par nuit, se faisant 210$ par semaine. Mais après avoir payé la "gagne" habituelle du restaurant, le transport et les services intermédiaires, il leur restait à peu près 75$, avant les amendes et les pots-de-vin. C'était à peu près 20% de plus que ce que gagnaient les caissières.
Les filles dans l'ouest de la ville se faisaient payer plus cher, profitant de la réputation des bordels de luxe du quartier. Elles étaient considérées plus propres, plus jolies, plus désirables aux hommes qui pouvaient se les payer. Les souteneurs sévissaient dans les milieux, offrant quelque protection contre les raids policiers, mais ils se concentrèrent vite dans l'ouest, où il y avait plus d'argent à faire. Des changements dans le code criminel sont à signaler dans les années 50. D'abord, les amendes grimpèrent de 200$ à 500$ pour les propriétaires de bordels, et la peine de prison fut rallongée d'un à deux ans.
C'est au début des années 60, que la lucrativité potentielle (pour le système judiciaire) de la prostitution fut redécouverte. Auparavant, dans les années 50, les personnes arrêtés pour des motifs de prostitution étaient généralement acquittées. Durant les années 60 et 70, la fréquence des amendes subit une hausse de 9% à 60%. Les hommes impliqués étaient automatiquement soumis à l'amende depuis les années 60. De temps à autre, les femmes furent mises en prison (particulièrement lorsqu'elles n'avaient pas de papiers ou de domicile fixe), mais de plus en plus fréquemment elles furent mises à l'amende. Ce qui généralement voulait dire, retourner se prostituer pour être capable de payer.
Très peu de travailleuses du sexe plaidaient non coupables. Un aveu de culpabilité impliquait 2 ou 3 séances de cour, plus une amende. Un plaidoyer d'innocence exigeait un avocat, quelques 4 à 6 visites en cour, et la nécessité d'éviter des arrestations éventuelles durant les prochains 2 à 6 mois, le temps de passer en jugement. Pour les femmes obligées de travailler en attendant la sentence (avec le risque d'une autre accusation), la défense était impensable. Même pour celles qui peuvent prendre congé, les obstacles semblent insurmontables. En dernier recours, c'était toujours la parole des prostituées contre celle des policiers et il n'était pas inhabituel de voir le même officier de police, nommé comme témoin dans différents cas d'arrestations, survenues simultanément dans des quartiers différents de la ville. Puisque peu de filles contestent les arrestations, la police avait toute la latitude. Cette injustice devant la loi persiste encore de nos jours....
En 1961, 12 hommes furent arrêtés pour leur implication dans une affaire de traite des blanches. Ce coup de filet réalluma la guerre contre la prostitution. Les filles sous l'emprise des maquereaux durent payer 50$ par semaine à l'escouade de la moralité pour leur protection. Mais, à la fin de cette année-là, 120 hommes furent condamnés comme souteneurs. Près de 5 fois plus que la moyenne des arrestations des années précédentes. Drapeau profita de la situation pour enclencher le processus de sa réélection en 1962. Il conservera son poste de maire jusqu'à sa retraite en 1986, détenant ainsi un record de permanence en Amérique du Nord.
Comme d'habitude, il y eut des individus entreprenants, prêts à s'investir dans la prostitution pour servir leurs intérêts. Les bars employaient des danseuses, des serveuses ainsi que des hôtesses pour encourager les clients à payer des prix exorbitants pour leurs consommations. On prétendait ne pas être au courant des négociations que le personnel pouvaient poursuivre après les heures d'ouvrage.
La pratique se poursuivit jusque dans le milieu des années 60 et Montréal conservait son image de ville ouverte. EXPO 67 fut l'événement international qui allait apporter la gloire au maire Drapeau et des touristes par milliers. Il aurait été difficile pour un maire qui avait bâti sa réputation sur une ville propre d'héberger une fête de saoulons et de débauchés. En même temps, tout arrêter, c'était risquer de voir tarir la manne des touristo-dollards. À cette époque, Lili St. Cyr avait choisi de revenir présenter à Montréal son tout nouveau spectacle, personnifiant Salomé dans sa danse aux sept voiles. Drapeau s'arrangea pour que des accusations d'obscénité soient portées contre elle. Lili St. Cyr ne peut être ennuyée cette fois-là, et elle échappa au mandat d'arrestation pour ne plus revenir. Un autre personnage capta l'attention du public en la personne de "Monica la Mitraille". Cette jeune personne avait travaillé comme danseuse et comme prostituée dans son quartier d'origine, à un jet de pierre de la Saint-Laurent, mais elle gagna son nom de guerre en braquant des banques avec ses frères et son mari. Monica fut descendue par la police cette année-là, au moment où elle s'échappait de la scène de son dernier crime.
Pour assurer la protection de Montréal, durant l'EXPO, le Conseil de Ville fit promulguer une ordonnance interdisant aux employés des bars de fraterniser avec les clients. Interdiction de s'asseoir ensemble, interdiction de bavarder avec eux, rien. Les tenanciers de bars furent eux aussi sujet aux amendes si leur établissement ne respectaient pas la nouvelle législation.
Ce ne fut pas long que les propriétaires trouvèrent une façon de se protéger. Ils arrêtèrent de payer les serveuses et les hôtesses qui encourageaient la consommation d'alcool, ce qui les exonérait de tout blâme, ces dernières cessant d'être leurs employées. Évidemment, ce subterfuge se fit aux dépends des femmes. La plupart perdirent leur salaire tout comme le confort relatif, la protection et la convivialité des bars et durent retourner sur la rue.
Mais ceux qui profitaient de la prostitution n'étaient pas intéressés à perdre le revenu potentiel du tourisme croissant. Pendant que les propriétaires de bars magouillaient pour contourner la loi, les salons de massage firent leur apparition. Ces salons offraient une certaine sécurité aux travailleuses qui en échange devaient assumer des frais fixes toujours plus élevés de cubicules, de serviettes, de lavage, de lotion, etc. Les femmes étaient payées entre 20$ et 35$ (les négociations menées par le réceptionniste) mais ne conservaient que 5$ à 10$ par client, grosso modo le même montant que pouvaient se faire les filles sur la rue.
Un autre phénomène fit son apparition, bien que de courte durée. Des studios de photo offrirent aux clients la possibilité d'observer des filles nues ou à moitié-nues, posant pour des photographies, qu'ils pouvaient conserver moyennant des frais supplémentaires. Ces studios n'autorisaient aucun attouchement bien que leur publicité puisse laisser entendre autrement. Les clients étaient si désappointés du rapport qualité-prix, que les studios durent épicer la sauce en laissant les clients prendre les photos eux-mêmes. Malgré cela, de nombreux clients se sentirent lésés, certains portèrent plainte à la police, alléguant qu'ils avaient été victimes de fraude. Ces accusations sont intéressantes, parce que les clients protestent essentiellement parce qu'ils n'ont pu obtenir une relation sexuelle illicite contre de l'argent !!! Mis à part ces questions légales, les studios ne pouvaient survivre sans s'assurer une clientèle régulière.
La vraie poule aux oeufs d'or se trouvait dans les réseaux de "call-girls" et les services d'escortes, construit sur la réputation et l'infrastructure des quartiers chics de l'ouest. À l'origine, logés dans des petits appartements, avec jusqu'à 16 femmes à temps plein et à temps partiel, faisant 20 à 30 clients par jour. Les taux se situent entre 40$ et 50$ la demi-heure, avec des ristournes importantes pour la maison et les intermédiaires qui racolent les clients. À la fin de la décade, les opérations devinrent mobiles. Il pouvait y avoir un bureau en ville, mais la majeure partie du travail se faisait en dehors, dans les banlieues, avec une flotte de chauffeurs qui transportaient les travailleuses et clients, aller-retour. Cette circulation constante compliquait le travail de la police, l'empêchant d'identifier une adresse ou un propriétaire.
Au début des années 70, les filles toxicomanes ou démunies, travaillent dans l'est de la ville, où les prix sont bas et la protection ou la solidarité inexistantes. Les femmes ont plus de liberté pour ramasser et choisir leurs clients, qu'elles refusent rarement à cause des nécessités économiques. Autour de la St-Laurent, le milieu est plus varié. Quelque filles s'arrangent plutôt bien et sont intégrées dans le réseau des intermédiaires qui contrôlent les opérations et offrent quelque protection. Les prix sont bas, mais un vent de liberté souffle. Dans l'ouest et les banlieues, celles qui peuvent demander des bons prix travaillent sous l'étroite protection des agences. Malgré tout, ces femmes ont peu d'informations sur leurs clients et dépendent de leur agence pour les informations. Ce qui les laisse à la merci des gérants et des propriétaires qui discriminent souvent au moment de l'embauche à partir de leurs propres préférences pour certains types physiques ou au contraire selon leur racisme avoué. C'est la même chose pour les clubs de strip-tease.
Celles qui correspondent aux critères peuvent donc travailler en paix dans les agences et les clubs. Pendant ce temps là, l'attention se tourna vers les femmes qui continuaient de travailler dans la rue, au grand jour. Leur visibilité rendit impossible de prétendre que l'industrie avait disparu. En 1972, le code criminel criminalisa la sollicitation elle-même. À l'origine, la sollicitation avait été considérée comme une offense mineure, sanctionnée d'une amende réduite pour effaroucher les prostituées et les chasser de la rue comme de la vue. Techniquement, cette peine ne requiert ni la prise d'empreintes digitales ni de casier judiciaire. Mais la police gardait les dossiers, de toute façon, et s'en servait pour harceler les récidivistes.
Cette dernière législation reflète paradoxalement les changements d'attitude provoqués par la révolution féministe. La prise de conscience croissante que les femmes pouvaient et devraient s'impliquer dans tous les domaines de leurs vies, déboucha sur un nouvel angle de vue, à savoir que les femmes pouvaient être responsables de leur situation de prostituée. On ne parle plus de victimes de souteneurs, ou de circonstances atténuantes.
Le texte de loi de 72 suggère que les femmes doivent avoir sollicité le client avec insistance pour être coupables. Pour contourner la loi, une sorte de pacte s'établit entre la clientèle et les prostituées. Le client admettait qu'il avait offert de l'argent, en d'autres mots, qu'il avait sollicité les services lui-même. La fille ne pouvait être accusée et le client était acquitté bien sûr, parce qu'il était impensable d'accuser un honnête homme d'une pareille démarche. Au moment où la police expérimentait ce nouveau règlement en 1974, les arrestations avaient dégringolé à 160 pour tout le pays. Les policiers étaient frustrés et commencèrent peu à peu à mettre à l'amende les clients pour sollicitation, rendant ceux-ci du même coup moins enclins à protéger les filles.
En bout de ligne, le système judiciaire piégeait encore les plus vulnérables, à savoir les prostituées qui n'avaient ni protection, soit à cause de leur isolement soit à cause de leur toxicomanie. Autour de la "Main" et dans l'est, la plupart des femmes sont laissées à elles-mêmes. Les tarifs ont grimpé à 35$ pour 15 minutes sur St-Laurent et le client règle la chambre. Mais la plupart des prostituées sont sujettes à des amendes à répétition si elles sont connues de la police, ce qui gruge rapidement leur revenu. Pendant ce temps là, les escortes demandent de 40$ à 75$ de l'heure et reçoivent plus de protection contre les raids, mais demeurent à la merci des humeurs du patron de l'agence.
Un des plus infâmes parmi ces derniers fut Richard Zigfield Wiseman. Après une faillite comme agent de concert, il décida de chercher fortune via d'autres formules de divertissements. En 1976, il dirigeait 17 studios de massages, 6 studios de photo et 1 réseau de "call-girls". À lui seul, il employait 67 prostituées, 6 gérants, 1 secrétaire et 1 chauffeur. Soucieux de protéger son oligarchie, il se servit de son chauffeur pour approcher le sergent Michel Lépine de l'escouade de la moralité. L'intermédiaire offrit 2,000$ par semaine à Lépine pour garder un oeil fermé sur les opérations de Zig. Les malfrats souhaitaient également que le policier nettoie les compétiteurs. On promit même une hausse jusqu'à 5,000$ par semaine quand les résultats se feraient sentir.
Lépine prétendit accepter mais en octobre 1976, il rafla toute l'opération. Le seul à s'en réchapper fut le chauffeur, qui avait déjà fuit la ville. Le gouvernement de Jean Drapeau fit les gorges chaudes de ce beau coup de filet. Tous les yeux avaient été tournés vers Montréal pendant l'EXPO 67, et la même attention se dirigeait sur la ville en 1976 lorsque Montréal fût l'hôte des Jeux Olympiques. L'effet boeuf du nettoyage du maire Drapeau détourna l'attention du fait que les jeux allaient coûter beaucoup plus cher que prévu, et que la ville se retrouvait devant une dette gigantesque.
L'année suivante, la ville s'organisa pour retirer une part substantielle de la nouvelle industrie en émergence. On fit passer deux nouveaux règlements. Le premier interdit la pratique aux masseuses non licenciées. Les diplômes devaient être accrochés sur les lieux, où l'établissement serait mis à l'amende ou carrément fermé. Le second règlement interdit la pratique du massage sur une personne du sexe opposé. Les propriétaires répondirent en continuant de faire de l'annonce sur le territoire de la ville, mais en déplaçant leurs salons de massage dans les banlieues, hors de la juridiction de l'escouade de moralité montréalaise.
Quinze ans plus tard, à l'époque où la campagne anti-porno atteignait son point culminant, la Commission Fraser dépose un rapport très exhaustif sur la prostitution et la pornographie. Tout en condamnant fermement l'exploitation et les abus contre les enfants, les commissaires se révèlent remarquablement ouverts sur la question de la prostitution. Le rapport conclut que les négociations entre les prostitués et les clients constituent une relation d'affaire entre 2 adultes consentants, et ne présentent pas un danger pour la société, particulièrement si ces discussions se déroulent en privé.
Le gouvernement fut sélectif dans son interprétation des recherches de la Commission. Un nouveau gouvernement a pris le pouvoir depuis le début des travaux de la Commission; celui-ci a fait preuve de moins d'ouverture face aux recommandations ayant été faites. Le mot "privé" fut l'élément accrocheur, et on en profita pour définir les activités qui se déroulent dans une automobile comme relevant du domaine "public". On allait également modifier les accusations de sollicitations, en incluant tous les signes et les gestes de la main comme des modes de communication pour fins de prostitution.
Une fois de plus, la préoccupation majeure concernait les manifestations visibles des travailleuses du sexe dans la rue, ceux-ci portant le fardeau de la détresse publique et, par extension, celui des changements législatifs. Tout ceci pour faciliter le travail de la police. La cour réagissait également à la récente découverte de l'épidémie du SIDA. La croyance que les prostituées sont malpropres et des vecteurs automatiques de maladies vénériennes (même si les condons sont des outils de travail essentiels) refit surface et toutes les raisons furent bonnes pour établir des contrôles plus sévères encore.
En 1984, les filles travaillant sur la rue constituaient 1/5 des arrestations reliées à la prostitution, (avec les proprios des bordels qui accaparent plus de la moitié, les proxénètes comblant la différence). Par la suite, plus de 90% des arrestations concernent uniquement les filles sur la rue.Une étude d'impact, commandée par le gouvernement en 1989, conclut que le nouveau texte de loi on n'a pas freiné l'avancée de la prostitution, ni le nombre de plaintes relatives. Mais ce qu'il a permit par contre c'est d'attirer l'attention une fois pour toutes non pas sur les "call-girls" et les proxénètes, mais directement sur les prostituées de la rue, les plus vulnérables de l'industrie. En fin de compte, cette question de la visibilité de la prostitution demeure cruciale pour les législateurs. Ce qui veut dire que ceux et celles de l'industrie du sexe qui n'arrivent pas à se faufiler dans les agences et les différents services qui prolifèrent discrètement dans les annonces classées, vont continuer de payer chaque fois que les politiciens ou la police ont besoin d'attirer l'attention publique.
Une étude d'impact, commandée par le gouvernement en 1989, conclut que le nouveau texte de loi on n'a pas freiné l'avancée de la prostitution, ni le nombre de plaintes relatives. Mais ce qu'il a permit par contre c'est d'attirer l'attention une fois pour toutes non pas sur les "call-girls" et les proxénètes, mais directement sur les prostituées de la rue, les plus vulnérables de l'industrie. En fin de compte, cette question de la visibilité de la prostitution demeure cruciale pour les législateurs. Ce qui veut dire que ceux et celles de l'industrie du sexe qui n'arrivent pas à se faufiler dans les agences et les différents services qui prolifèrent discrètement dans les annonces classées, vont continuer de payer chaque fois que les politiciens ou la police ont besoin d'attirer l'attention publique.
Karen L’auteur Karen Herland est la première coordonnatrice de Stella et une des fondatrices de la Coalition pour les droits des travailleurs et travailleuses du sexe.
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